Actualité à la Hune

J’ai navigué dans l’eau de là

La Louise au Groenland (4) : à vue d’œil

  • Publié le : 28/07/2013 - 00:01

Arche électriqueLa Louise sous voiles au pied d’une arche bleue. La beauté ne doit pas faire oublier la prudence quand on navigue au milieu des icebergs : ces géants de plusieurs milliers de tonnes se retournent parfois brutalement, déséquilibrés par l’érosion, sans aucun signe précurseur. (Cliquez sur les illustration pour les agrandir)Photo @ Hervé Hillard Un pays, un bateau et un skipper fabuleux. Trop beau pour être vrai ? Même pas. Naviguer au Groenland à bord de La Louise, la goélette construite et menée par Thierry Dubois, c’est surnaturel. Dans le halo blanc bleuté du pays vert, les sens retrouvent leur sens… La preuve en cinq courts articles. Voici le quatrième.


En noir et bleuRaclant les parois pierreuses et boueuses du glacier qui descend vers la mer, le front lâche des blocs veinés de suie et de ciel, qui sont ensuite peu à peu rongés par le sel et la pluie.Photo @ Hervé Hillard

A vue d'œil

Autour de nous, ciel, mer et glace, tout est sucre, meringue, lividités malsaines, blancs sales, gris froids. Mais, dans un ballet irréel, les milliers, les dizaines de milliers de glaçons de toute taille qui nous encerclent semblent s’écarter d’eux-même.

Au bon plein par 8-11 nœuds de vent, La Louise progresse à 6 nœuds sous foc et grand-voile. La misaine et la trinquette seraient de trop, masquant notre route, induisant trop de puissance. Car, à la barre, il faut à chaque instant tenter de répérer un tronçon d’eau à peu près libre, et à peu près conforme au cap fixé. Pour l’exercice, la position est inhabituelle, mais confortable et pratique : debout, le pied gauche sur l’à-plat de bois vissé en haut du dossier du siège de navigation, l’autre appuyant ou tirant sur les rayons de la barre à roue, la moitié du buste émergeant du rouf par un panneau coulissant. La vision sur l’avant est parfaite, mais je me tue les yeux dans le gris brumeux qui nous enserre.

C’est qu’il faut rester concentré : un malheureux bloc d’un mètre cube, émergeant à peine, vous pèse sa tonne de matière dure, vive, tranchante. Docile, La Louise slalome entre les blocs, le bon-plein tolérant de brefs changements de cap. Moteur coupé, en tout cas, cette navigation oscillante, silencieuse, se révèle hypnothique. La glace luit, étrangement phosphorescente. Quand sa densité se fait trop forte, Thierry se poste sur tribord, au maître-bau, son bras droit battant la mesure des mouvements de la roue.

Voilà quatre heures que nous naviguons ainsi, fascinés. Chaque iceberg, chaque tabulaire, chaque bloc, a une forme, une matière, des couleurs. La glace n’est pas une, elle est divisible, changeante, multiple. Il y a des pans coupés, des dentelles ouvragées, des ondulations, des colonnes, des arêtes, des crevasses, des dents. Il y a surtout du bleu, un bleu miraculeux – tous les bleus du monde : turquoise, marine, mentholé, bleu pâle, bleu vert, bleu roi. Il y a même du noir. Profond, étrange, incongru. Des icebergs entièrement noirs, descendus des glaciers, raclant les bords faits de graviers, de sable et de boue, chargés de terre sombre, de poussière charbonneuse – vilains petits canards.

(à suivre…)

Fiat luxQue la lumière soit… En été, le soleil ne se couche jamais. Mais la météo, elle peut assombrir le ciel de bleus inconnus, semblables à du velours. Devant lesquels la glace étincelle comme un bijou.Photo @ Hervé Hillard
………..
Les cinq articles

> La Louise au Groenland (1) : à pied d’œuvre (à lire ici)
> La Louise au Groenland (2) : à main levée (à lire ici)
> La Louise au Groenland (3) : tout ouïe (à lire ici)
> La Louise au Groenland (4) : à vue d’œil
> La Louise au Groenland (5) : à pleines dents (+ diaporama final, à venir)

Tribord !Posté sur tribord au niveau du maître-bau, Thierry aide le barreur à se frayer un chemin dans le dédale glacé de la baie de Disko. Dans quelques minutes, nous allons dérouler le foc, hisser l’artimon et couper le moteur pour une longue nav’ au petit largue absolument inoubliable.Photo @ Hervé Hillard
La Louise : des chiffres et des lettres

> Longueur : 19 m (63’)
> Largeur : 4,80 m
> Tirant d’eau : 2,15-3,50 m
> Voilure : 220 m2 (GV full batten, misaine aurique non bômée, trinquette bômée, foc sur emmagasineur)
> Déplacement : 40 t à vide (45 en charge)
> Moteur : John Deere 235 ch
> Gasoil : 2 000 l
> Eau : 800 l + 2 dessalinisateurs
> 8 couchettes simples
> Site Internet : www.lalouise.fr

Thierry Dubois, la vie rêvéeThierry vit et travaille à bord de La Louise. «Je passe environ 350 jours par an à son bord», explique «Boidu». Heureux.Photo @ Hervé Hillard
Thierry Dubois en six dates-clés

> 24 février 1967 : naissance à Saint-Germain-en-Laye (Région parisienne).
> Années 80-90 : ouvrier en construction navale, puis préparateur et équipier sur le trimaran Haute-Normandie de Paul Vatine.
> Novembre 1993 : vainqueur de la Mini-Transat avec Amnesty International.
> Novembre 1996 : départ du Vendée Globe avec Pour Amnesty International, plan Joubert-Nivelt. Thierry chavire et fait naufrage dans l’Indien.
> 2000-2001 : Vendée Globe avec Solidaires, son nouveau 60 pieds Open, plan Nivelt. Escale en Nouvelle-Zélande (problèmes électriques). Thierry termine hors course en 105 jours.
> 2003-2003 : 2e d’Around Alone avec Solidaires derrière Bernard Stamm (Bobst Group-Armor Lux).

Monstre fabuleuxDans l’eau sombre du Groenland, il y a des baleines à bosse et des flétans géants. Il y a aussi des monstres marins aux yeux bleus.Photo @ Hervé Hillard
L'histoire de Thierry et de La Louise
> Vous pouvez lire l’interview (en deux parties) de «Boidu» sur notre site ici et

Volutes humidesUn peu de gaze humide pour enrubanner le décor froid et hostile du glacier d’Eqip sermia.Photo @ Hervé Hillard
Le Groenland en quelques mots
> Grønland en danois («Terre verte»), Kalaallit Nunaat en groenlandais («Notre terre»).
> «Pays constitutif» du Danemark depuis 1988. Capitale : Nuuk
> 56 400 habitants (essentiellement Inuits) pour 2 166 000 km2 (soit la plus faible densité au monde).
> L’île est recouverte à 90 % par une calotte glaciaire, l’inlandsis, épaisse de près de 3 kilomètres au centre.
> Anorak (annuraaq, vêtement), igloo (iglu, maison ou abri) et kayak (qajaq) sont des mots d'origine inuit.

Etoile ou fleur ?Etoile ou fleur, comme vous voudrez. Dans une crique à l’abri du vent et des regards, un petit glaçon joue avec son reflet. Photo @ Hervé Hillard

Le Groenland : cartes généralesRallier le Groenland ne peut se faire qu’en bateau (mais c’est loin !) ou en avion (via Copenhague et Kangerlussuaq). Ce «pays constitutif» du Danemark est aussi l’une des plus grandes îles du monde, avec plus de 2 millions de km2.Photo @ Google Earth


Le Groenland : la baie de DiskoEntre 69 et 70°Nord, la baie de Disko est un des sites privilégiés du Groenland : glaciers gigantesques, ports traditionnels, archipels et îles sauvages, faune et flore y attirent les voyageurs.Photo @ Google Earth

En complément

  1. la louise dans son élément 24/07/2013 - 00:01 J’ai navigué dans l’eau de là La Louise au Groenland (3) : tout ouïe Un pays, un bateau et un skipper fabuleux… Naviguer au Groenland à bord de La Louise de Thierry Dubois, c’est surnaturel. Les sens retrouvent leur sens. La preuve en cinq courts articles. Voici le troisième.
  2. beauté sauvage 20/07/2013 - 00:01 J’ai navigué dans l’eau de là La Louise au Groenland (2) : à main levée Un pays, un bateau et un skipper fabuleux… Naviguer au Groenland à bord de La Louise de Thierry Dubois, c’est surnaturel. Les sens retrouvent leur sens. La preuve en cinq courts articles. Voici le deuxième.
  3. cache-cache 13/07/2013 - 00:01 J’ai navigué dans l’eau de là La Louise au Groenland (1) : à pied d’œuvre Un pays, un bateau et un skipper fabuleux… Naviguer au Groenland à bord de La Louise de Thierry Dubois, c’est surnaturel. Les sens retrouvent leur sens. La preuve en cinq courts articles. Voici le premier.
  4. thierry sous le rouf de la louise 27/02/2012 - 00:01 Expéditions Islande-Groenland / Interview (2) Thierry Dubois : «Pour La Louise, je ne voulais pas d’un truc à deux balles» Suite de l’interview de «Boidu». Après sa façon d’aborder le bateau et son métier de marin, Thierry explique ici la conception et la construction – en six ans – de La Louise. Et donne l’origine de ce nom de baptême !
  5. thierry dubois 20/02/2012 - 00:02 Charter Islande-Groenland / Interview (1) Thierry Dubois : «Avec ma goélette, j’ai la vie dont je rêvais enfant» Il a couru dix ans autour du monde en solitaire, soutenu Amnesty International, une grande gueule, construit la goélette de ses rêves, décidé de vivre et de travailler à bord. Thierry Dubois, interview. Cash.