Actualité à la Hune

Caudrelier et Bidégorry :

«A 0,5 mille de la ligne, on s’est dit que c’était gagné !»

Ces deux-là ont noué une belle complicité depuis leurs années Figaro. A La Haye, au lendemain de leur splendide victoire, nous avons réuni Charles Caudrelier, le skipper, et Pascal Bidégorry, le navigateur, fatigués mais heureux. Voilesetvoiliers.com vous offre l’intégral de l’interview recueilli par Didier Ravon de ces deux compères déjà publié en partie dans Voiles et Voiliers N° 570 (Août 2018). Un (*) figure devant chaque question et sa réponse inédites.
  • Publié le : 14/07/2018 - 15:00

«A 0,5 mille de la ligne, on s’est dit que c’était gagné !»Charles Caudrelier: «Certains voulaient réduire et rouler une voile d’avant. J’ai dit non, on pousse à fond !». Photo @ Martin Keruzore / Volvo Ocean Race
Voiles et Voiliers : Quand as-tu cru à la victoire Charles ?
Charles Caudrelier 
: (long silence) J’y croyais de moins en moins. En fait, je n’y croyais plus vraiment ! Nous étions passés chaque fois tellement près de la victoire… La moindre erreur, on la payait chaque fois très cher ! Là, nous avons fait deux trois empannages entre les bancs de sable et avons perdu encore 2 ou 3 milles.

Au dernier classement de sept heures du matin, on avait beaucoup de retard – 27 milles. Le groupe à l’Ouest avait plus de vent que prévu, mais nous allions plus vite que nos routages et avec un meilleur angle. J’ai alors pris mon ordinateur et fais mon propre routage en mettant leur vent à ce moment-là et le nôtre… et j’ai vu que dans ces conditions, on pouvait peut-être finir quelques milles devant…

Voiles et Voiliers : Et alors ?
Ch. C.
:
Alors, je suis monté sur le pont et je leur ai dit : si on veut gagner la Volvo, c’est maintenant ! Tout le monde était déjà à bloc, mais là, on a fait deux heures à fond. Nous cherchions Brunel et Mapfre à la jumelle et comme il y avait beaucoup de bateaux, ce n’était pas évident. Et puis, nous avons fini par les trouver et avons vu que l’on allait passer devant !

Là, je me suis dit que ça commençait à sentir bon. Certains voulaient réduire et rouler une voile d’avant. J’ai dit non, on pousse à fond ! En même temps, j’avais peur d’attraper un sac ou un casier, de démâter… C’est seulement à 0,5 mille de la ligne que je me suis dit que c’était gagné !

*Voiles et Voiliers : Quel est votre sentiment sur le parcours qui a été rallongé de 400 milles durant cette dernière étape décisive, car le village à La Haye n’était pas prêt ?
Pascal Bidégorry
 :
Du foutage de gueule ! La bouée mouillée dans la marina d’Aarhus au Danemark, je peux comprendre que pour le show, c’est magnifique. On n’y a pas été pour rien ! C’était blindé de monde et en termes d’images, c’était top ! Mais ce waypoint en Norvège, pile où il n’y avait pas de vent, c’était un gag ! On a perdu énormément.

Ch. C. : Une blague ! Ça a donné un nouveau départ et c’était totalement injuste, car avec le DST (dispositif de séparation de trafic), les autres voyant que l’on n’avait plus de vent, sont partis au reaching de l’autre côté. Avant, on avait quand même 4,5 milles d’avance sur Mapfre et 20 sur Brunel après 30 heures de course.

«A 0,5 mille de la ligne, on s’est dit que c’était gagné !»Pascal Bidegorry: «Ils avaient rajouté une voile cette année, et on a trouvé la bonne plage d’utilisation».Photo @ Martin Keruzore / Volvo Ocean Race

*Voiles et Voiliers : Quel est votre sentiment sur le parcours qui a été rallongé de 400 milles durant cette dernière étape décisive, car le village à La Haye n’était pas prêt ? : Mais à la fin, il y a eu une justice ?
Ch. C.
:
Oui c’est vrai, mais nous avions toujours l’impression de ne jamais être récompensés, et en même temps ça nous rendait plus forts !

P. B. : Tu mets tout sur la table depuis deux ans pour avoir le maximum de chances d’y arriver et t’as le petit grain de sable qui fout tout en l’air.

Voiles et Voiliers : C’était risqué d’aller à gauche quand vos adversaires étaient à droite, non ?
P.B. : Risqué non, car on avait prévu de le faire dès le départ. Pas simple, oui !

Ch. C. : On avait bien préparé la nav’ et il y avait un endroit un peu chaud où l’on ne savait pas trop comment passer. Nous n’avons pas pris de risques, mais Nicolas Lunven (navigateur sur Turn the Tide an Plastic) est passé pas loin à 22 nœuds en voyant au sondeur 0,7- 0,6 - 0,5 – 0,4… mètre d’eau sous la quille, et était bien stressé.

P. B. : (hilare) Moi, je n’ai rien dit à personne pour ne pas que l’on me casse les pieds. Mais j’ai fait pire. Quand j’ai vu la hauteur d’eau limite, j’ai changé la page sur la carto pour ne pas voir… mais c’est passé !

*Voiles et Voiliers : A Newport où vous arrivez en tête avant de finir à la quatrième place, as-tu douté ?
Ch. C. : Ah oui ! Tu peux toujours dire que tu n’as pas de réussite, mais chaque fois que tu es devant, et que ça revient toujours par l’arrière, ça passe à droite, à gauche, tu doutes. Et Newport, ça a été le bouquet ! Ma hantise était que la course puisse se jouer dans cette arrivée de nuit sans un poil de vent et dans la brume, alors qu’avec les autres concurrents nous avions tous demandé que la ligne d’arrivée soit à l’extérieur de la baie. On avait le sentiment de bien naviguer et de payer toujours très cher les petites erreurs. Oui, j’ai douté.

Voiles et Voiliers : Est-ce vrai que tu as regretté de ne pas avoir pris Peter Burling qui pourtant voulait venir sur Dongfeng l’été dernier ?
Ch. C. : Oui. J’aurai préféré qu’il soit à bord plutôt que sur Brunel ! Thomas Rouxel, qui a fait une étape avec lui, a été impressionné. C’est vraiment lui qui fait avancer le bateau. Avec la sagesse de Bouwe (Bekking, le skipper) et de «Capey» (Andrew Cape, le navigateur) qui cumulent à eux deux treize Volvo, le talent de Burling a permis à Brunel de devenir le bateau le plus rapide de la flotte.

Tout le monde dit que c’est le leader. Il semble naviguer sur une autre planète quel que soit le bateau. C’est vrai que quand Peter m’a contacté, tout comme Blair Tuke qui lui était sur Mapfre (il a été champion olympique de 49er à Rio et remporté la dernière Coupe de l’America avec lui, ndlr), il était hors de question pour moi de débarquer quelqu’un. Mais avec du recul, ça a été dommage de ne pas le prendre. On aurait pu faire des rotations. L’erreur, ça a été de le laisser partir chez Brunel

Voiles et Voiliers  : Vous aviez manifestement un plus en vitesse au début, mais Race Experts a dévoilé une technique propre à vous que tout le monde a imitée, qu’en est-il ?
Ch. C. : On avait trouvé que de naviguer quille basculée à 20 degrés plutôt qu’en butée à 40 au vent à haute vitesse permettait de gagner en raideur et en performance. En déquillant, tu deviens plus lourd mais tu gagnes en moment de redressement, et donc en puissance… et tu vas beaucoup plus vite. Au début, seul Mapfre faisait comme nous… et encore uniquement au portant.

Et au Cap, Race Experts (ils animaient une émission technique chaque jour, ndlr) a balancé l’info alors, j’avais demandé de ne rien dévoiler de ce réglage (les VOR65 sont filmés 24 heures sur 24, ndlr). Ils avaient déjà fait une boulette lors de la première étape et n’ont pas pu s’empêcher de recommencer. Ils ont voulu étaler leur science, montrer qu’ils comprenaient tout ce qui se passait… et ensuite tout le monde a suivi et s’est mis à le faire. Avant, on marchait quand même un nœud plus vite.

P. B. : Ce n’est pas un truc intuitif ! En IMOCA quand les architectes ont commencé à nous suggérer d’enlever de la quille, on leur a rigolé au nez… et lors de la dernière Volvo en 2013, on n’a jamais pensé à appuyer sur le bouton pour déquiller. On avait plutôt tendance à essayer de gruger pour aller au max à 41 degrés et pas 40. Ah, les cons ! (rires).

Voiles et Voiliers  : Sur l’utilisation des voiles aussi, vous avez un peu innové, non ?
P. B. : Ils avaient rajouté une voile cette année, et on a trouvé la bonne plage d’utilisation. Donc ça et la quille, c’était insolent. Dans l’étape vers Le Cap, on a traversé la flotte avec les Espagnols (Mapfre) en marchant presque 1,5 nœud plus vite.

Ch. C. : Comme il faisait nuit, ils ne voyaient pas la voile que l’on avait.

*Voiles et Voiliers  : On imagine que pour les reporters embarqués, ce n’est pas facile ?
P. B. : Clair ! Au début, on vérifiait que les photos qui partaient n’étaient pas compromettantes. Ils faisaient leur job, envoyaient voler un drone. On flippait car on avait passé tellement de temps à trouver des petits détails, que quand tu voyais deux jours après Race Experts décrypter la moindre image, tu avais les boules !

«A 0,5 mille de la ligne, on s’est dit que c’était gagné !»Charles Caudrelier: «J’ai alors pris mon ordinateur et fais mon propre routage».Photo @ Martin Keruzore / Volvo Ocean Race

*Voiles et Voiliers  : Justement, comment ça s’est passé avec les reporters à bord ?
Ch. C. : Super ! On a eu des bons mecs qui se géraient parfaitement tout seuls. Martin Keruzoré, c’est un marin, et Jérémie Lecaudey, il a découvert la voile, mais a vite compris. Il a fait de la montagne et est agile.

*Voiles et Voiliers  : Charles, tu as beaucoup parlé de sacrifices et l’on sent que ces neuf mois ont été une vraie souffrance ?
Ch. C. : J’ai deux jeunes enfants et la séparation n’a pas été facile, ni pour eux ni pour moi. Mon fils avait tellement peur que je ne gagne pas qu’il n’en dormait plus la nuit, regardait les classements. D’ailleurs, à l’arrivée, il s’est accroché à moi et m’a dit : «C’est bon papa, t’as gagné !»

Voiles et Voiliers  : De mener un équipage aussi compétent soit-il, est-ce un stress permanent ?
Ch. C. : D’avoir un tel équipage, c’est rassurant évidemment, mais ce qui est difficile, c’est qu’il faut toujours faire des choix puis trancher. Et quand tu fais des erreurs, c’est toi qui dois les assumer. Tout le monde a des hauts et des bas, moi le premier et, en tant que skipper, tu dois gérer à la fois les autres et toi, ce qui n’est pas toujours facile. En même temps, entre l’équipage et le support technique, c’était plus facile qu’il y a trois ans. Et puis il y avait une vraie complicité entre nous.

*Voiles et Voiliers  : Tu as fait le choix de recruter deux «vétérans» néo-zélandais, Daryl Wislang (37 ans) et Stuart Bannatyne (47 ans), neuf participations à eux deux dont quatre victoires. Comment s’est passée la cohabitation ?
Ch. C. : Bien. Je m’entendais très bien avec Daryl qui est quelqu’un d’assez simple. «Stue», qui est très structuré, nous a beaucoup apporté et c’est un super barreur de gros temps. Il n’était pas toujours là et apportait une certaine fraîcheur et sérénité sans être aussi investi que nous. Je regrette de ne pas avoir pris de jeunes «guerriers» qui ont fait leurs preuves en voile olympique. J’ai sélectionné l’équipage très tôt… peut-être trop tôt, mais l’idée était de constituer une équipe soudée, et ça a été le cas.

*Voiles et Voiliers  : Les Kiwis du bord vous ont-ils poussé dans vos retranchements ?
Ch. C. : (rires) Ils posaient toujours les questions qui font mal !

P. B. : En clair, ils cherchaient la petite bête…

Voiles et Voiliers  : Vous donnez l’impression d’être un «vieux» couple. Comment avez-vous fonctionné ?
Ch. C. : On a passé moins de temps que la dernière fois à la table à cartes, mais on a toujours été ensemble pour prendre les décisions.

P. B. : Parfois, on s’engueule car on n’est pas d’accord… mais dix minutes plus tard, nous sommes redevenus les meilleurs amis du monde.

*Voiles et Voiliers  : Toi, Pascal, tu es hors quart ? As-tu beaucoup barré ?
P.B. : En fait, je suis dans un quart où il y a une personne de plus. Comme nous sommes neuf à bord, si je ne suis pas sur le pont, ce n’est pas dramatique. Dieu sait si j’adore barrer (il excelle ; ndlr) mais, à part au début, je n’ai quasiment plus touché la barre. On ne peut pas être au four et au moulin ! J’ai passé une bonne partie du tour du monde devant deux écrans d’ordinateur. En fait, tu n’es jamais peinard. Le niveau a tellement évolué depuis Alicante. Au début, tu te dis que tu as la «carbu», puis au fil des étapes, tu vois que les mecs ont trouvé les manettes.

*Voiles et Voiliers : Et l’A.I.S ?
Ch. C. : C’est terrible ce truc ! Tu vas vite et tout va bien… et puis quelques minutes plus tard, le mec va 1/10e de nœud plus vite que toi. Tu ne sais pas si c’est à cause de ses réglages ou parce qu’il a un peu plus de vent. Donc tu cherches sans cesse. C’est sans fin !

P.B. : En fait, c’est souvent le vent mais ça, tu ne le sais pas !

*Voiles et Voiliers  : Le niveau s’est sacrément resserré depuis le départ d’Alicante en octobre, non ?
PB : Carrément ! Six bateaux sur sept ont gagné au moins une étape… sauf Turn the Tide qui a fait de très jolies choses, mais a manqué de réussite.

«A 0,5 mille de la ligne, on s’est dit que c’était gagné !»Charles Caudrelier: «Tout le monde était déjà à bloc, mais là, on a fait deux heures à fond».Photo @ Martin Keruzore / Volvo Ocean Race

Voiles et Voiliers  : Comment ça s’est passé, avec les filles ?
P. B. : Super ! Moi, je suis bluffé, mais ça a été le cas sur tous les bateaux. Il faut être un peu spéciale pour embarquer sur ce genre de course, mais je suis impressionné car en termes d’engagement il faut le faire ! Normalement, quand tu arrives, tu te dis «plus jamais !». Eh bien, les filles sont prêtes à y retourner. Moi, je dis chapeau !

Ch. C. : Carolijn (Brouwer) nous a impressionnés, car elle a fait les onze étapes et n’a jamais eu un coup de mou. Elle fait toujours plus que tout le monde, que ce soit en salle de sport ou sur le pont. Quant à Marie (Riou), franchement, elle m’a également impressionné, surtout dans cette Volvo-là. Elle vient de la voile olympique, n’avait jamais fait de large. Justine (Mettraux) l’a remplacée sur deux étapes et a parfaitement assuré. Il y a eu des Volvo où c’était un peu les vacances. On naviguait en tee-shirt… Pas cette année ! Les étapes du Sud nous ont lessivés.

Voiles et Voiliers  : Les images faites par les reporters embarqués sont assez terrifiantes. Avez-vous eu peur ?
Ch. C. : Lors de ma première course autour du monde, oui je me suis fait peur parfois. Ensuite, tu t’habitues, tu prends le rythme et ça le fait ! Je comprends donc d’autant plus que Marie ait pu avoir de l’appréhension avant les mers du Sud.

P. B. : Ce n’est pas véritablement de la peur, mais un stress permanent. N’empêche, il y a eu un marin disparu sur Scallywag, et tu as beau gagner la Volvo, c’est ce que tu gardes. Juste après ce drame, tu ne voyais plus personne sortir sur le pont sans son gilet. Même moi, je le portais.

*Voiles et Voiliers  : Charles, donnes-tu des consignes quant au port du gilet ?
Ch. C. : Non. Déjà les Anglo-Saxons sont très à cheval sur ça contrairement à nous, et l’équipage n’a pas besoin que je leur dise.

P. B. : Il m’est arrivé de dire à un Chinois de le mettre car nous n’avions pas envie de le perdre…

*Voiles et Voiliers  : Justement, ils ont été bien les Chinois ?
Ch. C. : Oui. Ils sont courageux et viennent de faire deux tours du monde sans toucher à la barre. Ils n’ont fait que tourner les manivelles, toujours heureux. Ce sont des privilégiés d’accord, mais derrière il faut assumer. Ils sont toujours à fond, toujours positifs, toujours souriants. Tu peux leur demander n’importe quoi… et pourtant c’est dur. Ils étaient «ados» quand on les a eus il y a quatre ans, et là ce sont des marins qui ont mûri.

P. B. : Ce sont vraiment de bons gars et ça fait plaisir. Ils ont un état d’esprit super sain. J’avais un peu d’appréhension cette année, car t’as quand même deux milliards de Chinois qui les regardent. J’avais peur qu’ils prennent la grosse tête… mais pas du tout. Horace notamment est en train de monter une école de voile chez lui et c’est super.

*Voiles et Voiliers  : Et l’avenir proche ?
P. B. : On va remettre les yeux en face des trous. On a besoin de se poser un peu. C’est quand même une course qui use !

Ch. C. : Je ne sais pas ce que je vais faire à la rentrée… mais j’ai toujours en tête de monter un projet pour le prochain Vendée Globe si je trouve un partenaire.

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